« Reviens, JFK, reviens ! », par Laurent Joffrin

Jean-François Kahn. (AFP)

Jean-François Kahn. (AFP)

Ainsi notre ami Jean-François Kahn, dans un acte respectable mais sinistre, a annoncé son intention d’abandonner le journalisme. Pourquoi ? Sans doute est-ce le résultat d’une longue réflexion sur le métier qu’il a exercé longtemps, autant que le contrecoup d’une malheureuse affaire médiatique qui l’a conduit à employer une expression incongrue et inappropriée. Mais faut-il que pour un mot de travers – le « troussage de domestique », aussitôt annulé par des excuses circonstanciées et crédibles, l’un des éléments les plus brillants de notre profession laisse soudain sa plume au vestiaire ?

Tout le passé de JFK montre que sa maladroite défense de DSK ne correspond en rien à sa pensée profonde et encore moins aux engagements qui ont été les siens depuis des décennies. Au contraire, Jean-François Kahn s’est fait une redoutable spécialité de dénoncer en tous lieux les hypocrisies et les mensonges des tenants de l’inégalité en général, parmi lesquels figurent en bonne place les tenants de l’inégalité hommes-femmes. Pourfendeurs du conformisme, JFK a par exemple décelé très tôt les dérives d’un autre anticonformiste, Eric Zemmour, dont les saillies médiatisées n’avaient d’autre fonction que de réhabiliter une vision réactionnaire de la société et du monde.

Et surtout, Jean-François Kahn a toujours offert l’incarnation tonitruante et talentueuse du journalisme à la française, qui nous manquerait cruellement s’il venait à se retirer. Nourri des grands ancêtres de la presse républicaine, émule des polémistes du XIXe siècle, il a fait vivre une tradition de débat, de controverse et de liberté de pensée indispensable à notre débat public. Personne n’était obligé d’être d’accord avec lui. Mais tout le monde a dû reconnaître, en dehors de quelques grincheux ou de quelques sarkozystes, qu’il jouait un rôle précieux dans la discussion démocratique en France. D’autant qu’il a su, tout autant qu’un homme d’écrit et de parole, être un homme d’action. Fondateur de plusieurs journaux, franc-tireur inspiré du républicanisme français, il a laissé un trace indiscutable dans l’histoire de la presse contemporaine et légué à des légions de lecteurs un hebdomadaire utile et énergique, qui a de surcroît le mérite de faire vivre une équipe courageuse de journalistes indépendants.

Tout cela pour dire que la presse sans Jean-François Kahn sera moins pluraliste, et plus ennuyeuse et que seuls se réjouiront à cette nouvelle les partisans des pouvoirs et du cynisme. Reviens, JFK, reviens !

Laurent Joffrin – Le Nouvel Observateur

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