Turquie, la croissance et la diplomatie

L’islam et la démocratie peuvent être compatibles: la leçon de l’expérience turque inspire aujourd’hui la rue arabe (ici, un meeting de l’AKP).

Les Turcs votent ce dimanche, les musulmans-conservateurs sont les favoris du scrutin. A l’heure des soulèvements dans le monde arabe, la patrie d’Atatürk y fait désormais figure de modèle. D’autant qu’elle connaît un essor économique spectaculaire.
C’est un joli pied de nez. Au moment où Américains et Européens s’alarment du niveau de leur endettement, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan annonce que la Turquie aura fini de rembourser sa dette contractée auprès du Fonds monétaire international d’ici à 2013. On pourrait même le faire plus tôt! s’est-il vanté. Athènes qui pleure, Ankara qui rit: quelle revanche! 
A la veille des élections du 12 juin, le chef de gouvernement, souvent brutal et hâbleur, a toutes les raisons d’afficher sa bonne humeur. L’économie vogue à un rythme de croissance sans égal au sein de l’OCDE; à une exception près (l’Arménie), les relations avec les voisins de la région n’ont jamais été si apaisées depuis la chute de l’Empire ottoman; la formation politique d’Erdogan, le parti musulman-conservateur (AKP), se voit promettre par les sondages la troisième victoire consécutive depuis son arrivée au pouvoir en 2002. 
La croissance et le croissant: y aurait-il un modèle turc ? En quête d’alternative, les révolutions issues des « printemps arabes » tournent, en tout cas, les yeux vers Ankara. Ancienne puissance coloniale, alliée d’Israël, indéfectible membre de l’Otan, la Turquie a longtemps suscité la suspicion de la rue arabe, droguée à un nationalisme exacerbé et souvent paranoïaque. Aujourd’hui, la voilà hissée au rang d’exemple par ces mêmes foules bluffées par la success story économique et l’invention de cette « démocratie musulmane ».  

Fort de ses succès économiques, le parti musulman-conservateur au pouvoir, l’AKP, part bien placé pour le scrutin du 12 juin (à Ankara, lors de la présentation de son programme).
AFP/ADEM ALTAN
D’autant qu’Erdogan fut un des tout premiers chefs de gouvernement à sommer le président égyptien, Hosni Moubarak, de se démettre face au soulèvement populaire; et, à peine le raïs déchu, le président turc, Abdullah Gül, a fait le voyage jusqu’au Caire. Professeur à Oxford, l’influent Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, évoquait, il y a peu, la « fascination » des membres les plus jeunes du mouvement égyptien pour la Turquie. De retour en Tunisie, après vingt ans d’exil, le dirigeant islamiste Rachid Ghannouchi vante, à son tour, le modèle turc, discrètement loué par Ankara elle-même: par l’intermédiaire de la Fondation pour la recherche politique, économique et sociale (Seta), proche du gouvernement, des figures des printemps égyptien et tunisien sont invitées à observer la campagne électorale.  
Cet intérêt se rencontrerait aussi en Algérie: le quotidien El Watan affirmait, voici quelques jours, que des anciens chefs de l’ex-Front islamique du salut (FIS) dissous s’étaient réunis à Düsseldorf sous la houlette d’une organisation islamiste turque afin de préparer leur retour au pays. De fait, avant même le printemps 2011, l’image de la Turquie s’était considérablement améliorée chez les voisins arabes. Selon une enquête d’opinion menée en août 2010 pour la Fondation turque des études économiques et sociales (Tesev), 66 % des sondés estiment que la Turquie « peut être un modèle pour les pays du Moyen-Orient ».  
Cet engouement est ambigu tant il renvoie à des éléments hétéroclites de l’expérience turque. Il n’en constitue pas moins un tournant. Pour les classes politiques arabes de la région, confrontées à la pression de l’impatience populaire, les performances des entreprises turques font figure de miracle. Musclée par un afflux d’investissements étrangers depuis 2005 et aujourd’hui promue au 16e rang des économies mondiales, la Turquie affiche des indicateurs impressionnants: croissance soutenue (8,9 % en 2010), faible dette publique (40 % du PIB), boom des échanges (+ 20 % depuis janvier), stabilité du système bancaire…  

Chaque week-end, 15 millions de Turcs arpentent les galeries commerciales, dont certaines sont très luxueuses (ici, à Istanbul).
Reuters
« Pour la première fois de ma vie, le taux d’inflation est le même qu’en Angleterre », se vantait, ce printemps, le gouverneur de la banque centrale d’un pays naguère ravagé par l’hyperinflation. La consommation explose, tirée par l’essor de la classe moyenne; l’achat de deux-roues devrait doubler cette année. Toutes les semaines, un nouveau centre commercial ouvre; chaque week-end, 15 millions de Turcs vont flâner dans ces galeries somptueuses où se pressent les marques françaises. Hors Union européenne (UE)-Suisse, la Turquie est le troisième client de l’Hexagone, juste après les Etats-Unis et la Chine. Dopé par les événements au sud, le tourisme est, lui aussi, en plein boom. Et pas seulement sur les plages d’Antalya. En dix ans, Istanbul est passée du 40e au 7e rang mondial pour le tourisme de congrès. Les réformes libérales imposées depuis une décennie se sont révélées judicieuses: entre 2005 et 2010, le PIB par habitant a crû de 50 %. A population égale, la Turquie produit deux fois et demie plus que l’Algérie, la Tunisie et le Maroc réunis. 
La diplomatie du « zéro problème »
Ce bond en avant, appelé à se prolonger – certains experts prédisent pour les prochaines années le rythme de croissance le plus rapide des grands pays après la Chine et l’Inde -, n’aurait pas été possible sans un retour de la confiance, dû à la stabilisation du jeu institutionnel. Sous l’aiguillon de la perspective de l’adhésion à l’Union européenne, la démocratisation du pays s’est poursuivie.  
Longtemps dominante dans le jeu politique, l’armée a vu son rôle normalisé. Gardienne traditionnelle de la laïcité, elle accepte que le sort des urnes consacre la suprématie politique de l’AKP issu de l’islam politique. Le pouvoir civil marque des points. Une révision constitutionnelle limitant le rôle des militaires a été adoptée à une solide majorité par référendum en septembre 2010. La semaine dernière, un général quatre étoiles, inculpé pour complot, était arrêté sans qu’aucun haut gradé ne réagisse ; en 2007, il y a quatre ans à peine, l’état-major avait mis son veto à la candidature d’Erdogan à la présidence de la République. « Paix à l’intérieur! Paix à l’extérieur! » avait intimé Kemal Atatürk, dans les années 1920. L’actuel ministre des Affaires étrangères, le très pieux Ahmet Davutoglu, a trouvé un slogan pour marquer la continuité avec l’héritage du fondateur de la république laïque: c’est la diplomatie du « zéro problème ». 
Islamo-capitalisme
Une expression vague qui cache mal un expansionnisme commercial sans limites. A chaque voyage officiel, les hautes autorités de l’Etat emmènent avec elles des avions bourrés de responsables de PME anatoliennes, avant-garde d’un islamo-capitalisme qui a financé l’AKP et tient désormais sa revanche sur le vieil establishment stambouliote, enrichi sur les marchés occidentaux. La semaine dernière, le président Gül se rendait ainsi au Turkménistan pour la quatrième fois en quatre ans; au même moment, un accord de libre circulation entrait en vigueur avec la Géorgie; et bruissaient des rumeurs d’accord prochain avec Athènes pour mettre fin au vieux différend de la délimitation de la mer Egée. 

Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan en Arabie saoudite, lors du Forum sur l’économie à Djedda, en mars dernier.
AFP/AMER HILABI
Cet activisme diplomatique tous azimuts – 12 nouvelles ambassades ont été ouvertes en Afrique depuis 2009, 8 le seront d’ici à 2012 – est payant. Grâce aux accords de libre-échange conclus par rafales, les produits turcs de consommation courante inondent les marchés régionaux. Les feuilletons télévisés turcs sont désormais doublés en arabe. Les jeunes pop stars font un malheur au-delà des frontières – même si leurs fans ne comprennent pas les paroles. Dans le nord de l’Irak, sous contrôle kurde et longtemps un sanctuaire pour la guérilla du PKK, 1 entreprise étrangère sur 2 est turque. Dans le sud, c’est la compagnie pétrolière turque TPAO qui a décroché l’autorisation d’exploiter le gisement de gaz de Siba. Cette mauvaise manière faite à Téhéran n’empêche pas Ankara d’afficher son ambition: voir tripler le volume du commerce avec l’Iran d’ici à cinq ans. Quitte, pour cela, à flatter le président Ahmadinejad et à ménager le voisin perse sur le dossier nucléaire – au risque d’irriter les Occidentaux. Pas de problème, on vous dit.  
Las ! Le « printemps arabe » a contrarié le bazar turc, attaché à la stabilité. Et, une fois encore, le souci de préserver ses intérêts économiques a dicté les choix diplomatiques. Pourquoi Ankara s’oppose-t-il à une zone d’interdiction aérienne au-dessus du désert libyen ? Parce que la Libye est le deuxième marché (après la Russie) du BTP turc: 25 000 natifs d’Asie mineure y travaillent, 15 milliards de dollars de contrats publics (ou liés au régime) sont en jeu. En Syrie, naguère pays ennemi, Erdogan avait beaucoup investi sur Bachar al-Assad, réglé le contentieux sur l’eau et fait ouvrir la route de Damas aux négociants d’Anatolie. Face à la répression féroce en cours, Ankara est aujourd’hui désemparé, partagé entre la réprobation et la crainte de voir sa frontière méridionale craquer devant les flots de réfugiés et de Kurdes en armes.  
Certains diplomates européens voient dans cette nouvelle politique orientale la confirmation d’un « néo-ottomanisme » qui éloignerait Ankara de l’Occident. Une analyse rejetée par les experts locaux. « La Turquie est devenue un acteur plus autonome et influent du jeu régional, concède Sabiha Senyucel Gundogar, directrice du programme de politique extérieure à la Tesev. Mais elle n’a pas changé d’axe. Elle tend la main à la Grèce et à l’Arménie. Et 69 % des Turcs souhaitent toujours l’adhésion à l’UE. » Cette diplomatie plus indépendante – sur le modèle gaullien, dit-on à Ankara – expliquerait aussi la nouvelle sympathie de l’opinion arabe. A en croire Nuh Yilmaz, analyste à la Seta, c’est le refus turc, en 2003, de s’engager dans la guerre américano-britannique en Irak et la violente algarade publique, à Davos, en 2009, entre Erdogan et le président israélien Shimon Peres à propos de Gaza qui auraient servi de déclic. « Les Arabes ont alors pris conscience que démocratie n’était pas synonyme d’alignement sur l’Amérique », explique-t-il.  
Neuf décennies de laïcité, soixante ans de multipartisme
Le modèle turc serait-il dès lors exportable ? Les gouvernements AKP se sont coulés dans l’héritage laïc qu’ils revendiquent aussi bien que l’opposition kémaliste. « Les élus AKP ne réclament pas l’établissement de la charia et encore moins un Etat islamique, explique Alper Dede, qui enseigne à l’université Zirve. Ils préfèrent islamiser l’environnement par un travail sur le terrain dans les associations, les entreprises, les écoles, et pour cela poussent à un desserrement du carcan étatique. » « Les débats actuels ne remettent pas en cause le principe de la laïcité mais ses contours – faut-il autoriser le voile sur les campus ? dans l’administration?, explique Sinan Ulgen, président du think tank Edam. Nous nous posons les mêmes questions que la France d’aujourd’hui confrontée à l’islam… » A l’épreuve du pouvoir, les « musulmans démocrates », comme ils se qualifient, à l’exemple de la démocratie chrétienne allemande, ont, il est vrai, fait preuve d’un réel pragmatisme. Sachant même reculer, à l’occasion, lorsque la société civile se mobilise. 
La société turque a connu neuf décennies de laïcité et soixante ans de multipartisme; le foisonnement des médias a imposé le goût du pluralisme; la marche inachevée vers la démocratie européenne a été progressive car encadrée par l’armée (qui met fin à l’anarchie, en 1980, par un putsch) ; la libéralisation de l’économie, enfin, a permis l’émergence d’une nouvelle classe moyenne. Tels les mezze, qui doivent être servis sur la table en même temps, c’est la juxtaposition de tous ces éléments qui nourrit l’expérience turque. Qu’il en manque seulement un, et c’est toute la fête qui est gâchée. 

De notre envoyé spécial Jean-Michel Demetz

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